Le Scarabée sacré (Scarabaeus sacer L.) et ses cousins : boule de crottin qui roule n'amasse pas mousse !

Le scarabée n'a pas les boules… Il n'en a qu'une !

Vous vous êtes peut-être déjà demandé ce que pouvaient devenir les innombrables bouses ou crottins des chevaux, vaches, moutons, ou herbivores sauvages comme les cerfs ou les zèbres ?
Il est vrai que dans nos contrées plutôt citadines, une telle quantité de matière fécale sur le trottoir ferait désordre…

Dans la nature, il en est tout autrement : rien ne se pert, tout se récupère !
Ainsi, la plus petite crotte de lapin ou de mouton est rapidement assaillie par les mouches, papillons, ou coléoptères, en particulier ceux que l'on appelle des "bousiers". De ceux-ci, l'un d'eux retient particulièrement notre attention.
Les anciens égyptiens le vénéraient et sculptaient à son image des effigies ou des amulettes utilisées notamment dans le rite funéraire. On peut en acheter des imitations pour trois fois rien dans les boutiques pour touristes, mais nous nous intéresserons plutôt à ses mœurs qui sont bien plus passionantes.
Il s'agit du Scarabée sacré, Scarabaeus sacer, et de ses cousins du genre Scarabaeus qui ont tous un comportement similaire : Scarabaeus laticollis, Scarabaeus unipunctatus, etc.

scarabée sacré préparé en collection

Un "gros dégoûtant" ?

Cet insecte, qui vit en général dans les régions chaudes de notre globe, a colonisé des continents entiers, et est particulièrement présent en afrique, mais on peut le trouver, quoique rarement, dans le sud de la france. Le scarabée est un insecte qui fait partie de l'ordre des coléoptères, plus spécifiquement de la famille des scarabéidés, qui comptent en leur sein d'illustres représentants comme le Lucane cerf-volant ou le Cétoine doré. Beaucoup de représentants de cette famille sont des bousiers. Ces insectes sont coprophages, c'est à dire qu'ils se nourissent des déjections des herbivores : vaches, chevaux et ânes, zèbres, dromadaires ou rhinocéros dans les régions plus méridionales.

Non, plutôt un bulldozer miniature.

D'abord, il faut trouver la bouse. Pour cela, le scarabée se sert de ses pattes, ou mieux de ses ailes, car il vole fort bien et il est fréquent de le voir les soirs d'été autour des lampadaires. La lumière l'attire irrésistiblement. Lorsque la bouse est repérée, il s'agit maintenant de l'exploiter. C'est dans ce domaine que le scarabée fait preuve d'originalité.
En effet, la plupart des bousiers se contentent de consommer la bouse sur place, soit en restant dedans comme les Ontophagus, soit en creusant un conduit vertical sous le monticule de matière fécale, comme les Geotrupes. Au contraire, le scarabée, comme certains autres bousiers plus petits, ne supporte pas la promiscuité. Il va donc transporter sa nourriture chez lui en la faisant rouler. Ce comportement peut se comprendre quand on observe cette bouse recouverte de dizaines de scarabées : pas moyen d'être tranquille, et si l'on doit prendre le temps de consommer sur place, les meilleurs morceaux auront tôt fait de disparaître sous les mandibules des collègues !
Physiquement, notre scarabée ressemble en fait à un petit bulldozer. D'un côté, sa tête est ornée d'un vaste plateau dentelé (appelé parfois "chaperon") ressemblant à un godet, qui lui sert à découper des morceaux de bouse. Ses pattes arrières sont longues et pourvues de pointes à leur extrémité, qui lui servent d'axes. Quand à ses pattes avant, en forme de grosses truelles dentelées, elles lui permettent de sculpter la matière fécale, soit en forme de boule, soit en forme de poire. Nous allons voir plus loin pourquoi.
scarabée sacré qui roule sa boule

Fabrication de la boule…

Voilà donc notre scarabée qui se pose à proximité de la bouse, ou arrive par la voie terrestre. La compétition est rude, beaucoup d'autres insectes sont déjà sur place et il faut faire vite. Cette matière que nous trouvons puante est un futur régal pour lui !
À l'aide de sa tête, il prélève les plus beaux fragments de bouse, qu'il agglomère en forme de boule à l'aide de ses pattes avant. Bientôt, à force de rouler la boule en tous sens, celle-ci est aussi grosse que lui. Il s'agit maintenant de l'emporter au loin pour la déguster tranquilement. C'est là que ses pattes arrières vont servir : il enfourche la boule de chaque côté, selon un axe imaginaire, à l'aide des pointes situées au bout de ses pattes arrières, puis se sauve à reculons en faisant rouler la boule, se transformant tout à coup en une minuscule brouette vivante.
scarabée sacré qui roule sa boule

Mais que fait la police ?

Il arrive fréquemment qu'un autre scarabée arrive pour tenter de dérober le précieux fardeau à son légitime propriétaire. C'est qu'il est plus facile de s'accaparer la boule déjà formée plutôt que de passer des heures à en fabriquer une nouvelle. Il n'est pas rare de voir ainsi deux scarabées roulant la même boule, ou l'un d'eux acroché sur la boule tandis que l'autre la fait rouler.
Au final, il n'y aura bien sûr qu'un seul élu, car le but du scarabée est de s'enterrer tout seul avec la boule pour la dévorer patiemment dans le terrier qu'il s'est creusé, pendant plusieurs jours, jusquà ce que celle-ci soit épuisée. Il repartira alors en quête d'une autre mine de matière fécale, et recommencera son manège. Toute la durée du printemps est ainsi passée à ces festins, puis, lorsque les grosses chaleurs arrivent, le scarabée sacré entame sa sieste estivale. Toujours dans son terrier, il somnole jusqu'à la fin de l'été.


Savez-vous planter les œufs, à la mode, à la mode…

C'est la période à laquelle la femelle va pondre son œuf. Pour mener à bien cette entreprise, il s'agit d'être plus soigneux. Ainsi, cette fois, plus question de prélever au hasard la matière fécale sur la bouse. Un soin méticuleux est pris pour choisir les plus fins morceaux, et éliminer les autres plus grossiers. D'autre part la femelle scarabée va privilégier les déjections de moutons, bien plus tendres et digestes que les grossières bouses ou crotins. Cette fois, la boule est plus grosse. Elle peut ateindre la taille d'une petite pomme, voire être grosse comme le poing. La femelle ayant terminé son ouvrage, elle emmène cette boule au fond d'un terrier volumineux. Les choses sérieuses peuvent enfin commencer.

gravure de scarabée sacré avec sa boule d'excréments en forme de poire Alors, pendant deux longs jours, la femelle va polir amoureusement la sphère en la faisant tourner dans le noir entre ses pattes. Puis, lorsqu'elle juge le résultat acceptable, elle grimpe au sommet du globe, y creuse un petit cratère à l'aide de ses pattes avant (ci-dessous - 1), et y dépose enfin son œuf. Elle va alors s'employer à reboucher le cratère autour de l'œuf, mais avec la plus extrème précaution, en prenant son temps. Pour tout dire, elle va mettre vingt-quatre heures à façonner minutieusement le sommet du globe de bouse afin de lui donner une forme de poire, dans la pointe de laquelle se trouve l'œuf (2).


gravure de la poire d'un scarabée sacréCela n'est pas fait au hasard : les couches de bouse les plus tendres et les plus digestes se trouvent dans le haut de la poire, car la jeune larve a d'abord besoin de se fortifier l'estomac pour attaquer la suite. À mesure que l'on descend, on trouve donc des couches plus grossières, puis, autour de tout cet édifice, l'enveloppe qui est constituée de matières moins goûteuses, mais plus aptes à protéger l'ensemble des agressions extérieures.
L'œuf éclos, la jeune larvule va mettre quatre à cinq semaines à consommer toute la boule de crottin.


larve de scarabée sacré Puis, après être devenue énorme, elle pourra entamer ses mues, nymphale et imaginale, comme tous les autres coléoptères. Un nouveau scarabée sortira alors du terrier creusé par sa mère, et reprendra son travail d'éboueur de la nature ! Mais pour cela il faudra en général atendre les pluies d'automne qui ramoliront suffisament le sol durci autour du terrier pour que l'insecte arrive à repousser la terre au dehors.

Ci-contre une larve de Scarabée, en forme de fer à cheval. Ces larves peuvent être très volumineuses lorsqu'il s'agit de grosses espèces, car la larve au stade final est toujours plus grosse que l'insecte parfait.

D'autres coléoptères bousiers présents en France ont un comportement similaire au scarabée sacré et à ses cousins, à quelques variantes près : les Copris lunaris avec leur grande corne frontale, les Sisyphus schæferi, les Gymnopleurus, etc.

Amulette en faïence de l'Égypte ancienne représentant un Scarabée sacré, 4,2 x 6,3 cm. Museum de Brooklyn. CC-BY-SA.
Les statuettes, amulettes et autres représentations de Scarabées sacrés dans l'Égypte ancienne sont incroyablement nombreuses dans l'art religieux et funéraire. Elles sont en os, ivoire, pierre (stéatite), faïence ou métaux précieux, et ont été fabriquées sur une période allant de la sixième dynastie à la période romaine.
La fascination des égyptiens pour les bousiers s'explique, entre autre, par le fait qu'ils avaient très tôt compris que ces insectes étaient indispensables à la fertilisation de la vallée du Nil, en enfouissant inlassablement des boules de bouses dans la terre. En effet, les crues du Nil, réputées pour fertiliser la terre chaque année, n'apportent que du phosphore et du potassium, l'azote manquant ne pouvant être obtenu qu'avec les déjections animales, que les scarabées se chargent d'enfouir dans la terre et de répartir bien au delà des points où se trouvaient les bouses.



Credit photos :
1 & 2 photos de l'auteur - Tous droits réservés.
3 - Duwwel
4 - Peter van der Sluijs CC-BY-SA
5 - Dewet CC-BY-SA
6 & 7 - La Nature, 1898, 26 ème année, P.150-154. Domaine Public.
8 - Toby Hudson CC-BY-SA

Article par Pierre-Olivier Templier


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